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S’il fallait une preuve de plus…

Depuis plus de 20 ans, je défends l’idée que la Métrologie n’a pas su, pour diverses raisons, prendre la place à laquelle elle pouvait prétendre dans l’entreprise.

Toutes les décisions (ou presque) que prend l’entreprise dans son quotidien sont liées, de près ou de loin, à des mesures. La qualité desdites mesures doit donc être connue afin que les décisions soient pertinentes. Georges CHARPAK (Prix Nobel de physique 1992 et physicien au CERN) et Henri BROCH (Professeur de physique) écrivent, dans leur livre commun « Devenez sorciers, devenez savants » :

« (…) Or, il faut rappeler que l’incertitude sur une donnée est tout aussi importante que la donnée elle-même, puisqu’elle décide de la fiabilité que l’on peut accorder à cette dernière et, par voie de conséquence, de la fiabilité à accorder à la théorie reposant sur ce résultat. » 

La question de la métrologie ne se limite donc pas aux préoccupations industrielles. Elle touche tous les domaines mais notre perception intuitive des mesures est fausse, ces savants le rappellent à leurs pairs, pour dire !

Pour « apaiser » le doute sur les mesures lors des échanges commerciaux, l’Etat a mis en place la Métrologie Légale dont objectif est de garantir la loyauté desdits échanges. Nous vivons , depuis notre plus jeune âge, dans le monde des échanges commerciaux et dans ce monde, les mesures semblent justes… C’est la raison pour laquelle, il me semble, nous avons acquis inconsciemment la conviction que les mesures étaient justes, alors que ce n’est techniquement pas possible !

Ainsi, et sans se poser vraiment de question, tout un chacun pense culturellement que les mesures sont justes, sous réserves que les instruments soient étalonnés. On pourra noter que cette exigence est bien récente car elle est clairement née avec l’ISO 9001. On ne se posait pas vraiment cette question avant, sauf en de rares domaines, armement notamment.

Conséquence : Tout se passe comme si le mot « Etalonnage » signifiait « Réglage » et là, tout le monde veut bien admettre que pour mesurer « juste », il faut au minimum régler son instrument. On est tous amené à régler périodiquement notre montre, cela nous semble naturel. Or, les métrologues savent qu’il n’en est rien, que l’étalonnage est une comparaison (qui peut conduire à un réglage/ajustage, mais pas systématiquement) et que les mesures ne peuvent pas être justes… La preuve s’il en fallait une, les laboratoires d’étalonnage eux-mêmes, alors qu’ils s’imposent des conditions extraordinairement draconiennes, ont quand même des incertitudes !

A l’heure où des critiques commencent à faire jour, jusqu’au sommet de l’Etat (Qualité : Le sujet s’installe au sommet de l’Etat…), à l’heure où l’énergie se tourne vers l’Excellence Opérationnelle, portée principalement par les concepts du Lean, plutôt que la formalisation des pratiques (conséquence d’une certaines lecture de l’ISO 9000), le Métrologue doit s’interroger sur les orientations qu’il peut enfin choisir.

J’ai lu avec attention la norme NF X 06-091 (2011) qui décrit, comme le dit la copie de son entête ci-dessous, les compétences des chefs de projets d’amélioration dans les démarches Lean.

Cette norme a pour vocation, me semble-t-il, de servir de référentiel pour certifier (accréditer ?) des personnes (et non des entreprises) dans ce cadre.

Cette norme comporte notamment des tableaux qui récapitulent les compétences minimales nécessaires, dans le domaine du Savoir, du Savoir Être et du Savoir Faire. En tant que métrologue, et puisque les mesures sont à la base de toutes les connaissances, de toutes les décisions qui découlent des démarches Lean (surtout, mais pas exclusivement, en Lean Six Sigma), je me suis intéressé au niveau minimum requis dans le domaine de la Métrologie… Et je cherche encore !

Voilà une belle preuve que nous n’avons pas su faire valoir notre domaine de connaissances car, là où les compétences normales du métrologue devraient être impératives, elles sont ignorées. Tout se passe donc ici, au coeur de nos problématiques d’amélioration de la performance industrielle, comme si on mesurait juste…

Les seules compétences demandées pour le métrologue dans cette norme sont celles qui concernent le R&R.Voilà comment cela se présente :

ou encore, à peine plus bas dans le même tableau (une quasi redite… avec des notations différentes ???) :

Il s’agit d’une reprise intégrale de principes du Six Sigma, sans plus de détails. Il est évident que cela ne suffit pas à maitriser les mesures, et surtout pas dans les domaines où les chefs de projet doivent avoir des compétences, notamment dans les domaines de la modélisation, indispensables à la compréhension et aux pilotages des process :

En effet, le R&R tel qu’exigé n’est, en réalité, qu’une méthode expérimentale discutable pour évaluer l’incertitude de mesure. Elle ne s’intéresse finalement qu’à la part « Opérateurs » (Si la norme parlait directement du M.S.A, ce serait différent car le MSA va bien plus loin que le R&R imposé). Les autres causes sont négligées (alors qu’elles ne sont pas toujours négligeables !) et les hypothèses sous-jacentes aux calculs (loi normale) sont loin d’être toujours respectées. L’estimation des écarts-types par la méthode des étendues, telle que proposée dans le R&R, est totalement fausse lorsque les lois parentes ne sont pas gaussiennes (je pense notamment aux mesures de défauts de forme !). Les incertitudes de mesure ainsi estimées (pourquoi pas… ) ne permettent pas de déterminer l’incertitude sur un résultat calculé, pourtant fréquent. Quid des compétences des chefs de projet dans le domaine de la propagation des incertitudes, par la loi de propagation (GUM) ou la simulation numérique (GUM S1) ? Quid des covariances entre les mesures qui peuvent grandement perturber les modélisations ? Quid de la prise en compte des incertitudes de mesure dans les décisions (Guide 98-4 par exemple) ?

On mesure bien ici, sans jeu de mots, l’écart entre la perception des utilisateurs de mesure (ici les chefs de projet et les normalisateurs statisticiens qui ont écrit cette norme) et la réalité des mesures… Les instances de la Métrologie n’ont manifestement pas vraiment su faire comprendre le métier. Les métrologues subissent cet état de fait en restant souvent cantonnés à la gestion d’un parc d’instruments de mesure, tout le monde s’accordant à croire que cela suffit alors qu’il y a tant de jolies choses à faire !

Quand je vois, a contrario, le niveau de détails atteint pour décrire les compétences nécessaires en statistiques (il ne s’agit ci-dessous que d’un petit extrait), je me dis qu’on a vraiment loupé quelque chose !!!

Mais l’avenir est à nous, sous réserves qu’on veuille bien faire l’effort de sortir du modèle procédurier aujourd’hui dénoncé. Il nous faut aller vers l’évaluation de la qualité quotidienne des mesures, voire vers l’analyse des mesures (en tenant compte de leur qualité). Nous pouvons devenir les « adjoints » incontournables des chefs de projet Lean. Je suis convaincu que le profil de « chef de projet Lean » va connaitre, dans les années qui viennent, un développement important. Il ne faut pas que nous loupions une seconde fois le train, il est encore en gare mais il ne nous attendra pas !    

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